Derrière les calories, une toute autre histoire
Au menu : de la transparence et des calories. Mais, derrière l'étiquette, c'est un peu plus compliqué.
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J’aimerais vous emmener aujourd’hui dans mon quotidien aux États-Unis : allons au restaurant et faire les courses.
D’abord, sachez que ce n’est finalement pas si différent de la France. Évidemment ici, tout est plus gros et plus grand avec des magasins immenses comme Walmart, Costco ou Target. On y retrouve des marques déjà bien connues : McDonald’s, Burger King pour les fast-foods et même Aldi pour faire les courses. Mais, il y a au moins une grosse différence : les calories sont affichées partout !
Au restaurant par exemple, pour chaque menu, plat, accompagnement et même pour les boissons, les calories sont indiquées de manière bien visible (c’est obligatoire pour les chaînes de restaurants, coffee shops… de plus de 20 établissements).
Au moment de faire son choix, on peut choisir d’accompagner son burger à 1000 calories de “french fries” à 350 calories ou d’une portion de brocolis vapeur à 150 calories.
La loi impose également d’afficher sur les menus :
“2,000 calories a day is used for general nutrition advice, but calorie needs vary” (“2000 calories par jour correspondent au besoin nutritionnel de base, mais les besoins caloriques peuvent varier”)
Dans un pays où l’on pense immédiatement à la malbouffe et aux problèmes d’obésité, cet affichage est plutôt bienvenu. C’est une obligation depuis 2018. Ça ne s’est pas fait en un jour, il a fallu près de 15 ans de travail pour imaginer le système, le transformer en loi et le faire appliquer.
Dans les magasins, c’est le même topo, les produits emballés affichent sur le dos une étiquette standardisée très reconnaissable avec le tableau nutritionnel et surtout en très gros, le nombre de calories.
Ce système est encore plus vieux que pour les restaurants, il date de 1994 et a subi une grosse refonte en 2016 : les calories sont bien visibles, la taille des portions recommandées y est plus précise, la mention des “sucres ajoutés” est obligatoire et on a la quantité précise des nutriments ainsi que le pourcentage d’apport journalier recommandé.
Petite anecdote personnelle : les calories étant indiquées “par portion”, je me suis déjà fait avoir sur certains produits. Un paquet de chips affiché à 300 calories me paraissait “raisonnable”. À y regarder de plus près, il s’agit bien de 300 calories par portion, pour un paquet en contenant 5.
1500 calories au total, c’est pas la même histoire !
Alors à première vue, j’ai le sentiment que ce système d’affichage des calories est bon, voire intelligent ou au moins pratique. Choisir et consommer en conscience, cela me paraît important dans un pays où :
Plus de 40% des Américains de plus de 20 ans souffrent d’obésité.
Tout a basculé en allant faire les courses
Lorsque l’on reçoit de la visite, on fait tout un petit circuit à l’américaine pour nos convives : bayous, alligators (on habite en Louisiane), un match des Ragin’ Cajuns (l’équipe universitaire) et bien évidemment les curiosités culinaires : les fast-foods et diners ainsi que les courses sur le marché et les grands magasins américains. C’est toujours très intéressant de faire ses courses dans un pays étranger. Les repères sont différents et puis on entre vraiment dans la culture locale.
Bref, il y a quelques jours, on fait les courses avec ma belle-sœur dans une grande enseigne. Elle constate que sur tous les emballages les calories sont indiquées en gros. Je lui explique que je trouve ce système très pratique.
Elle me répond :
“Et bien moi je trouve ça quand même un peu particulier”
Ah bon ?
Si elle me fait cette remarque, c’est qu’elle s’y connaît un peu sur le sujet. Il faut donc que je vous la présente, elle s’appelle Anouk, elle est psychologue clinicienne et elle a travaillé pendant plusieurs années auprès de patients souffrant d’obésité. Pour elle, l’affichage des calories ne pose pas de problèmes particuliers pour des consommateurs classiques. Mais, pour des personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire, ça peut, sans mauvais jeu de mots, “alimenter le problème”.
Le sujet est hyper intéressant alors on poursuit la discussion à l’extérieur du magasin et elle me parle du cercle de la restriction cognitive.
“Tu commences par une restriction ou une privation, ensuite tu arrives à de la frustration et tu finis par avoir un craquage : plutôt que de manger des frites une fois par semaine, et bien tu vas en manger trois fois plus, alors que finalement tu n’en as ni besoin, ni forcément envie, mais tu es tellement frustré que tu craques sur une grande quantité. Ensuite arrive la culpabilité.”
Je lui demande alors si l’affichage du nombre de calories peut créer de la frustration ?
“C’est pas le chiffre qui fait que tu es frustré, mais ce chiffre vient te dire : “ça c’est un bon aliment” ou “ça c’est pas un bon aliment”. On apprenait aux patients à justement essayer d’écouter un peu plus leurs sensations alimentaires, donc la faim et la satiété, plutôt que de contrôler des chiffres, des points ou des calories.
On comparait souvent ça à un réservoir de voiture. Quand ton aiguille descend, c’est que la faim arrive. Tu fais le plein et quand ça fait “clac”, t’as plus besoin de manger.”
Anouk Nau, psychologue clinicienne.
On a continué la discussion, c’était passionnant. Si vous voulez en savoir plus, la conversation est un peu plus longue dans l’épisode du podcast.
Pour illustrer les propos d’Anouk, j’ai trouvé un chiffre qui résume bien ce phénomène pour les personnes souffrant de troubles alimentaires :
63% déclarent ressentir de l’anxiété en voyant les calories sur les menus au restaurant.
Cet affichage calorique qui me paraissait simple et pratique il y a encore quelques minutes est donc bien plus compliqué que ça.
Alors j’ai fait ce que j’aime bien faire lorsque je ne maîtrise pas un sujet : je suis allé chercher des sources fiables, des chiffres, des études pour regarder ce qu’il se passe derrière l’étiquette.
Il en ressort que l’affichage des calories est plutôt soutenu par une majorité d’Américains. Ils souhaiteraient même un système plus complet et plus simple pour être mieux informés. Ça, c’est pour le sentiment global et puis il y a la réalité : ceux qui remarquent les calories sur le menu ne s’en servent pas forcément pour commander…
À ce sujet, voici une étude de la revue Cochrane à propos de l’impact de l’affichage calorique et du choix de consommation :
“Les mentions de calories dans les supermarchés, les restaurants et autres points de vente alimentaire entraînent une légère diminution du nombre de calories que les personnes choisissent ou achètent. La réduction moyenne est de 1,8%, ce qui correspondrait à 11 calories pour un repas de 600 calories.”
11 calories… 1 ou 2 frites !
Autant dire que pour le combat de santé publique, ça ne se joue pas vraiment sur l’étiquette. Moi qui trouvais ça pratique…
Si ce n’est pas efficace, on change ?
Le sujet est complètement d’actualité, car la FDA (l’agence fédérale américaine qui s’occupe de la sécurité des aliments1) propose de mettre en place une toute nouvelle étiquette plus précise et plus lisible directement sur le devant du paquet. Cette “Nutrition Info Box” ne mettrait plus en avant les calories et proposerait une vue simple et rapide des graisses saturées, des sucres ajoutés et du sodium. Pour voir à quoi cela pourrait ressembler, vous pouvez aller regarder la vidéo de la FDA.
De son côté, Robert F. Kennedy a une proposition. Si vous ne le connaissez pas, voici une rapide intro : neveu du président John F. Kennedy, ancien avocat écologiste et actuel secrétaire à la Santé (c’est l’équivalent du ministre de la Santé). Il est par ailleurs connu pour ses positions antivaccins. Un personnage “complexe” dont on reparlera, car ce qui m'intéresse surtout, c’est qu’il est en croisade personnelle contre les aliments “ultra-transformés”.
Il y a quelques semaines, dans un épisode du podcast Joe Rogan Experience (un autre personnage “complexe”), le ministre a suggéré un système de feu tricolore : vert, jaune et rouge. L’idée est d’indiquer encore plus facilement si tel ou tel produit est bon pour la santé ou non.
Cela pose des questions sur l’attribution des couleurs, les critères scientifiques, qui fera les arbitrages, les poids de l’industrie face à ce type d’affichage… mais sur le papier, tout ça va dans le sens des consommateurs.
Il a également annoncé dans cet épisode du podcast2 que d'ici le mois d'avril, son administration va établir, pour “la première fois dans l'histoire”, une définition fédérale de ce qu'est un aliment ultra-transformé. Affaire à suivre.
En attendant
Depuis les années 90, le sujet de l’étiquetage et de l’information nutritionnelle a progressé aux États-Unis, c’est bon signe.
Pendant ce temps-là, la part d'Américains souffrant d'obésité a doublé.
Vous connaissez le terme “MAGA”, il y a aussi le terme “MAHA” : “Make America Healthy Again” (“Rendre l’Amérique à nouveau en bonne santé”).
Avec tout ça, on devrait bien réussir à dépasser les 11 calories.
En attendant, je vais reprendre une portion de brocolis avec mes frites.
Merci à Anouk Nau d’avoir cassé mes croyances sur les calories. Ça m’évitera de faire des calculs au resto dorénavant.
La FDA, "Food and Drug Administration", est l’agence fédérale chargée de la sécurité des aliments ainsi que de la mise en vente des médicaments.
Le “Joe Rogan Experience” est l’un des podcasts les plus écoutés au monde, l’un des plus influents aux États-Unis où les conversations sont sans filtres.




Le nombre de calories sur le paquet ne m’empêchera pas de remanger un petit burger au pulled pork 🤤
Super instructif et j aime l ´argument d’Anouk sur le bébé qui repousse son assiette quand il a assez mangé 😇
Hâte de reprendre de la sauce Américaine