À Lubbock, au Texas, une ferme qui peut accueillir 40 000 bêtes n’en compte plus que 4000. Ce n’est pas à cause de la sécheresse ou d’une mauvaise gestion, mais parce qu’on a fermé la frontière. Pas à cause de la politique migratoire actuelle, mais la faute à une mouche que l’Amérique pensait avoir éradiquée il y a 60 ans.
Cette histoire, je l’ai découverte avec des articles qui évoquaient « le retour de la mouche mangeuse de chair aux États-Unis ». Énoncé comme ça, le sujet est croustillant. Il est surtout historique, technique et très sérieux. Derrière ce titre accrocheur, il y a beaucoup de choses à dire. A table !
🎧 Nouveau ici ? La semaine dernière, je racontais pourquoi une boulangerie a fermé à Lafayette et ce que ça dit du pain en Amérique. À lire ou à écouter en podcast.
C’est quoi cette histoire de mouche ?
Petite précaution : le paragraphe qui suit n’est pas très ragoûtant, mais il ne dure pas longtemps.
Pour être précis, on parle de la lucilie bouchère du Nouveau Monde, New World screwworm en version américaine. Une mouche parasite, venue d’Amérique du Sud. Elle a la particularité de pondre ses œufs dans de la chair vivante, contrairement aux autres mouches qui se servent plutôt des cadavres. Les larves prospèrent alors dans les plaies des animaux vivants et dans le cas qui nous intéresse, sur le bétail américain.

Une précision avant d’aller plus loin : on parle ici d’un problème qui concerne l’élevage et le bétail et qui n’est pas un sujet de sécurité alimentaire, contrairement au sujet de la salade et du cyclospora que je vous racontais dans une précédente édition.
Quand l’Amérique construisait des usines à mouches
Voici la partie histoire : cette mouche était déjà connue depuis longtemps sur le territoire, mais elle était plutôt discrète. Dans les années 30, tout bascule et on rapporte dans le cheptel américain des centaines de milliers de bêtes mortes. Il faudra près de 30 ans à l’Amérique pour en venir à bout. La faiblesse de cette mouche : la femelle ne s’accouple qu’une fois dans sa vie. Alors vient une idée révolutionnaire, ingénieuse et assez géniale : produire en masse des mouches mâles stériles, en larguer des millions par avions pour saturer l’environnement de partenaires infertiles pour les femelles. C’est un peu la même technique que l’on teste en France pour lutter contre le moustique tigre. Des usines se mettent alors à produire des millions (et des millions) de mouches stériles. Il faut imaginer des usines qui peuvent en produire jusqu’à 150 millions par semaine. On répand tout ça par avion et la technique fonctionne si bien qu’en 1966 la mouche est déclarée éradiquée. Cette guerre contre la mouche ne se fait pas qu’aux États-Unis, c’est un sujet qui concerne le continent américain en totalité.
Une vidéo aperçue sur Instagram résume bien le sujet :
Le retour de la mouche
Tout cela a très bien fonctionné pendant plus de 50 ans. Comme la bataille était gagnée, les usines à mouches infertiles ont fermé. Il n’en restait plus qu’une seule au Panama. Ajoutez à cela la pandémie de Covid qui a paralysé la production et le trafic de bétail qui favorise le déplacement du parasite… la mouche est de retour. Et tout va très vite.
À partir de 2023, la mouche est de retour au Panama. Fin 2024, elle atteint le sud du Mexique. Quelques mois plus tard, elle est aperçue pas très loin de la frontière américaine. Et début juin 2026, un premier cas est confirmé au Texas. Évidemment, ce n’est pas dans les mêmes proportions que dans les années 30, mais cela alerte forcément les autorités. Dans un article de France 24 sur le retour de notre volatile, on remarque un chiffre en cas de contamination à grande échelle :
« Selon le ministère de l'Agriculture, le coût d'une résurgence du parasite pourrait coûter 1,8 milliard de dollars rien qu'à l'échelle du Texas. »
Ces dernières années, face à cette progression, le gouvernement fédéral a pris des mesures de précaution : fermer la frontière pour le bétail. En gros, verrouiller toutes les portes d’entrée des bœufs ou des chevaux mexicains sur le sol américain. C’est à ce moment de l’histoire que le sujet prend une autre dimension.
Le steak « made in USA » vient peut-être du Mexique
Vous avez sûrement déjà vu des images des mégafermes industrielles au Texas, en Oklahoma ou encore au Kansas et leurs élevages de bœufs qui s'étalent à perte de vue. Pour avoir traversé ces territoires, je peux confirmer que c’est impressionnant à voir (et l’odeur y est assez insoutenable). C’est comme cela qu’au restaurant ou dans les magasins on se retrouve presque toujours avec du bœuf « made in USA ». Mais à y regarder de plus près, en 2024 par exemple, plus de deux millions de bovins vivants sont entrés aux États-Unis depuis le Canada et, surtout, par le Mexique. Un veau qui a grandi au Mexique, mais engraissé sur le territoire américain, une fois dans votre assiette, il devient américain1.
Fermer la frontière n’a pas uniquement interdit la mouche de séjour, cela a réduit les enclos des éleveurs américains.
Voici l’une des raisons (il y en a d’autres) de l’affolement du prix du bœuf ici. Le prix du steak haché a grimpé de 57 % entre 2021 et 2026. Alors pour tenter de réagir à cette augmentation, les autorités ont réouvert par petites touches la frontière au bétail, fin août 2026. Tout ça dans un contexte particulier avec le retour de la fameuse mouche.
L’ironie de toute cette histoire
Fermez une porte et on passera quand même par la fenêtre, c’est un peu l’ironie de cette affaire. La fermeture de la frontière au bétail a tout décalé d’un cran. Les éleveurs américains se retrouvent avec moins de veaux à engraisser et à vendre. À l’inverse, les Mexicains se mettent à exporter directement de la viande aux États-Unis.
Dans un reportage auprès des éleveurs, les journalistes Cassandra Garrison et Tom Polansek nous emmènent des deux côtés de la frontière pour aller voir comment ça se passe. Un chiffre dit tout : les exportations de bœuf mexicain vers les États-Unis ont bondi de 23% sur les quatre premiers mois de 2026. La filière mexicaine vise même un doublement de ces volumes pour l’année prochaine.
Interrogé pour ce reportage, Kyle Williams, le gérant d’un parc d’engraissement texan dont le troupeau a chuté de 40 000 à 4 000 bêtes, est amer sur la situation.
« On leur offre ça [aux Mexicains] sur un plateau d’argent. Ce sont des emplois qui ne se font plus ici. »
À l’inverse, de l’autre côté du Rio Grande, l’éleveur Enrique García, qui exportait auparavant ses bêtes vivantes vers le Kansas, a doublé sa main-d’œuvre pour produire lui-même de la viande. Sa phrase résume tout : « Au final, on va quand même arriver aux États-Unis, mais cette fois avec de la viande. » Ses revenus ont grimpé de 8 à 10% depuis la fermeture de la frontière. Un cas ironique qui ne représente pas toute la situation : au Mexique, tout le monde ne s’en sort pas aussi bien, les exportations de bétail vivant mexicain vers les États-Unis devraient chuter de 80% en 2026.
Le 9 septembre dernier, la mouche a été aperçue une nouvelle fois au Texas, sur un cheval cette fois. Malgré les contrôles à la frontière, la mouche continue d’avancer, même si pour l’instant les cas aux États-Unis restent encore limités, moins de 50 cas depuis juin et presque tous au Texas. Et la riposte s’organise : des usines à mouches stériles réouvrent.
La mouche, le bœuf et la frontière, cela pourrait être une fable. Mais, dans ce cas-là, la morale est bonne pour personne. Pas pour les éleveurs texans, ni pour les petits éleveurs mexicains et encore moins pour les consommateurs.
Si vous voulez suivre l’avancée de la terrible mouche, le ministère de l’Agriculture a publié une carte en temps réel.

Pour être tout à fait précis : jusqu'à récemment, un veau né et élevé au Mexique pouvait légalement porter la mention « Product of USA », à condition d'être abattu aux États-Unis. Ce n'est plus le cas depuis le 1ᵉʳ janvier 2026. La règle est désormais plus stricte : il faut que l'animal soit né, élevé et abattu sur le sol américain pour avoir droit à cette étiquette. Mais de toute façon, cette mention reste facultative…


Impressionnant, la nourriture et les relation entre les pays ! J'ai même appris l'histoire d'éradication des moustiques tigres super
J’hallucine avec « madré in USA »… C’est pareil en Europe ou ça l’a été ?