Vendredi 9 octobre 2026, Waffle House a fermé ses restaurants du nord-ouest de la Floride. Le lendemain matin, ils étaient encore fermés et la réouverture s’est faite progressivement dans les heures et les jours suivants. Entre-temps, l’ouragan Isaias était passé par là : plus de 800 000 foyers et entreprises sans électricité et un bilan d’au moins 8 morts.
Pourquoi vous parler de Waffle House ? Parce que cette chaîne de restaurants qui sert des petits déjeuners 24h/24, 365 jours par an, est devenue un indicateur pas tout à fait officiel, mais très pratique, des conséquences d’une catastrophe naturelle.
La semaine dernière, je vous parlais du Big Mac Index, qui permet de lire l’économie mondiale dans un burger. Cette semaine, c’est une gaufre qui raconte les tempêtes.
J’aime beaucoup cette enseigne chaleureuse et grassouillette. Il me manquait une occasion de vous en parler. La voici.
La gaufre qui ne dort jamais
Ces restaurants se reconnaissent de très loin et au premier coup d’œil, ils sont tous construits sur la même forme. On est dans une ambiance diner, très américaine : immense comptoir, assez peu de place, un juke-box, une carte courte et efficace, les serveurs courent dans tous les sens et ça sent la gaufre et le bacon grillé. On y vient parce que c’est pas cher, c’est rapide et aussi parce que c’est bon (pas vraiment healthy, mais bon).
Toutes les personnes venues nous rendre visite ici ont eu le droit à une visite (ou plusieurs, coucou Anouk) chez Waffle House. Au-delà des gaufres, on y vient pour ses hashbrowns, des pommes de terre râpées que l’on peut demander « scattered » grillées sur la plaque, « smothered » avec des oignons ou encore « covered » avec du fromage bien fondu.
Je crois que c’est là que j’ai appris à aimer le café dilué, qui a chauffé trop longtemps mais qu’on nous ressert à volonté.



Waffle House, c’est une enseigne très populaire aux États-Unis. On la retrouve surtout dans le sud : dans 25 États (sur 50), la chaîne compte un peu plus de 2000 établissements. Chose rare face aux géants du fast-food, environ 90% des restaurants appartiennent à la marque, à l’inverse de McDonald’s où l’immense majorité des restaurants appartiennent à des franchisés.
Vert, jaune et rouge : le Waffle House Index
Et le rapport avec les tempêtes ? On est en 2004. Craig Fugate s’occupe de la gestion des urgences en Floride. Après le passage de l’ouragan Charley, il cherche de quoi manger un bout et ne trouve qu’un restaurant Waffle House ouvert avec une carte réduite. La légende veut que ce soit à ce moment qu’il ait eu l’idée de ce « Waffle House Index ». Un baromètre gourmand pour jauger l’état d’une catastrophe, qui fonctionne avec trois couleurs.
Vert : le restaurant fonctionne normalement. Cela veut sûrement dire qu’il n’y a pas de gros dégâts sur la zone.
Jaune : le restaurant est ouvert, mais la carte est réduite. C’est peut-être à cause d’un manque d’électricité ou d’approvisionnement.
Rouge : le restaurant est fermé. Soit par précautions, soit parce que les dégâts sur la zone sont sans doute importants.
Des années plus tard, pendant la présidence de Barack Obama, Craig Fugate prend la tête de la FEMA, l’agence fédérale des situations d’urgence qui intervient lors des ouragans et des catastrophes naturelles. Voici comment il résume cet indicateur de la gaufre :
« Si vous arrivez et que le Waffle House est fermé, c’est vraiment mauvais. C’est là qu’on se met au travail ».
Alors évidemment, ce n’est pas tout à fait officiel, les autorités ont bien d’autres critères pour juger de la situation après une tempête. Il faut tout de même avouer que l’image est efficace, que ça fonctionne plutôt bien et puis dans les médias, c’est vendeur.
Là où cela devient vraiment savoureux, c’est que Waffle House participe beaucoup à la popularité de cet index. L’entreprise possède tout un protocole lors des situations d’urgence : organisation avec des équipes dédiées, générateurs d’électricité… Anecdote : dans un papier intitulé « Comment Waffle House aide la FEMA à évaluer la gravité des tempêtes », on apprend que pour un restaurant ouvert 24 heures sur 24, tous les jours de l’année, s’il faut fermer, il faut vraiment le faire avec méthode. Un porte-parole l’avoue : « on ne sait pas comment tout éteindre ».
Une tempête et les goûters à la fraise s’envolent
Retour en 2004, toujours après l’ouragan Charley qui a inspiré Craig Fugate. Cette fois, c’est Walmart, l’immense chaîne de supermarchés, qui s’interroge. Un nouvel ouragan, Frances, menace déjà la Floride. Linda Dillman, alors directrice des systèmes d’information du groupe, demande aux équipes d’essayer de prévoir les achats à partir des ventes enregistrées pendant la précédente tempête. Cette histoire est racontée dans un article du New York Times. L’ambition : « commencer à prédire ce qui va se passer, au lieu d’attendre que ça arrive ». Résultat : les Pop-Tarts à la fraise se vendent environ sept fois plus que d’habitude avant un ouragan.
Les Pop-Tarts, c’est vraiment populaire ici. Une sorte de tartine (bien sucrée) fourrée d’une espèce de confiture à la fraise. Les experts les font passer au grille-pain avant dégustation. Si vous connaissez la série Gilmore Girls, c’est le petit-déjeuner classique de Rory et Lorelai.

Autre enseignement, le produit le plus vendu avant la tempête : la bière. Alors, des camions remplis de Pop-Tarts et de bière filent vers les magasins concernés. Selon Walmart, l’essentiel des stocks s’est très vite vendu.
À croire que pendant une tempête, les Américains veulent se faire des repas d’étudiants !
De mon côté, depuis notre arrivée en Louisiane, nous n’avons pas vécu de grosses catastrophes naturelles. Mais tout de même, deux alertes météo assez importantes et je me souviens qu’à ce moment-là, chez Walmart, le rayon des bouteilles d’eau était quasiment vide. Sur ces deux alertes, à chaque fois la même scène, des caddies remplis de bidons et de packs de bouteilles d’eau.
La pizza qui part en guerre
On change d’aliment et on remonte quelques années. En janvier 1991, Frank Meeks, propriétaire de plusieurs restaurants de pizzas Domino’s du côté de Washington, explique dans les médias que les journalistes ratent souvent les grands événements… parce qu’ils dorment. Pendant ce temps-là, ses livreurs, eux, roulent en pleine nuit et de manière inhabituelle, et cela veut sans doute dire quelque chose.
Un exemple : le 15 janvier 1991, après 22h, le Pentagone se fait livrer 101 pizzas, contre 3 en temps normal. Le lendemain, les États-Unis attaquent l’Irak.
Des soirées comme celle-ci, Frank Meeks en a connu beaucoup. Comme en décembre 1998, pendant la procédure de destitution de Bill Clinton lors de l’affaire Lewinsky, la Maison Blanche et le Congrès battent leur record de livraison sur trois jours. Autre anecdote croustillante : à l’automne 1993, durant le bras de fer entre Boris Eltsine et son Parlement, les commandes de l’ambassade de Russie à Washington grimpent de 27%. Les pourboires, eux, baissent de 8%.
Depuis 2024, un compte X est dédié à cet index : le Pentagon Pizza Report. Plus interactif encore, vous pouvez aller jeter un œil à la plateforme Pentagon Pizza Index, pour suivre les chiffres en temps réel. Encore un exemple : le 12 juin 2025, à 18 h 59, l’indicateur sur X s’affole. Environ une heure plus tard, Israël frappe l’Iran.

Du côté officiel : tout ça n’a rien à voir. D’autant qu’il y a des pizzas disponibles directement au Pentagone. Histoire de noyer le poisson, le secrétaire à la Défense (ou « à la Guerre », selon sa nouvelle appellation) et patron du Pentagone, Pete Hegseth, a plaisanté en disant que les commandes venaient peut-être de lui.
Le saumon, les bananes et les midterms
Évidemment, tous ces indicateurs sont anecdotiques, mais ces derniers jours, certains produits ont fait parler d’eux dans l’actualité et c’est très sérieux. Dans un article du journal Le Monde, on pose cette question : « Le trumpisme sera-t-il renversé parce que les saumons ne remontent plus assez le fleuve Yukon en Alaska ? » Le New York Times, de son côté, s’intéresse à la banane et titre : « Le fruit préféré des Américains est meurtri par la guerre en Iran ». Des exemples collatéraux dans les produits du quotidien qui racontent l’actualité, il y en a beaucoup d’autres.
Les crackers, nouvel indice ?
En faisant mes recherches pour cet article, je suis tombé sur cette vidéo Instagram. L’utilisatrice s’indigne et critique le choix d’un magasin de vendre des petits crackers de la marque Lance qui sont souvent servis gratuitement. Elle a intitulé sa vidéo « Indicateur de la récession ». Alors je propose un nouvel index : quand les crackers sont gratuits, tout va bien. Lorsqu’ils sont payants, l’économie va mal. Cela ne deviendra certainement pas un indice fiable, mais à moins de trois semaines des élections de mi-mandat, le pouvoir d’achat est bien au centre des débats.
Et vous ? Avez-vous des produits ou des anecdotes qui racontent l’actualité ? Dites-le moi dans les commentaires.
Vous êtes nouveau ici ? Avec Sauce Américaine, j’essaye de comprendre la société américaine par l’assiette, depuis la Louisiane. Même si c’est une assiette en polystyrène. Voici quelques bouchées qui pourraient vous plaire :


